23 Sep
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Lorsque Lee Berger engagea deux sp√©l√©ologues pour explorer des grottes en Afrique du Sud, il ne s’attendait surement pas a d√©couvrir une nouvelle esp√®ce d’hominid√©s.

Pourtant, dans la grotte de « l’√©toile montante », situ√©e a 48km au nord de Johannesburg, une caverne inconnue jusqu’alors s’est r√©v√©l√©e contenir une √©norme collection de fossiles, en quantit√© suffisante pour caract√©riser la huiti√®me esp√®ce identifi√©e du genre¬†Homo¬†:¬†Homo naledi. Ce nom vient du nom Sesotho (langage Sud-Africain) de la grotte de l’√©toile montante : Dinaledi.

C’est un total de 1550 fossiles, appartenant a 15 squelettes, qui furent d√©couverts dans la grotte. Parmi ces squelettes appartenaient a des individus males et femelles, enfants comme adultes. Il s’agit de la plus grande collection de fossiles d’hominid√©s trouv√©e en Afrique jusqu’√† pr√©sent. Ces fossiles, trouv√©s dans un environnement bien isol√©, sont remarquablement bien pr√©serv√©s, et presque chaque os du corps a pu √™tre trouv√© en plusieurs exemplaires, facilitant la caract√©risation de¬†H. naledi.

Les fouilles ont commenc√© en novembre 2013, et aujourd’hui, apr√®s deux ans de travail, deux articles parus dans le journal eLife nous permettent d’acc√©der aux d√©couvertes de Lee Berger.

Une chambre secrète

Il n’est pas surprenant que les pr√©c√©dentes explorations de la grotte de l’√©toile montante n’aient pas r√©v√©l√© cette chambre, aujourd’hui appel√©e la chambre Dinaledi. L’un des sp√©l√©ologues engag√©s par Berger, Steve Tucker, l’a d√©couverte par hasard, lorsqu’en s’enfon√ßant dans une crevasse, il remarqua que ses pieds n’en touchaient pas le fond. Il se trouve que cette crevasse de 18cm de large est en r√©alit√© un puits de 12 m√®tres de profondeurs, d√©bouchant sur la chambre Dinaledi, une caverne √† 70m du monde ext√©rieur.

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Coupe transversale de la grotte de l’√©toile montante, montrant la chambre Dinaledi.¬†Cette image provient du num√©ro d’octobre de National Geographic.

Lorsque Berger fut inform√© que des fossiles d’hominid√©s se trouvaient dans la caverne, il assembla une √©quipe de 60 personnes sur le site et recruta de nouveau sp√©l√©ologues pour mener a bien une exploration compl√®te de la chambre, en tenant compte de l’√©troitesse du conduit d’acc√®s. Alors que les fossiles √©taient r√©cup√©r√©s par une √©quipe de 6 jeune femmes, il devint √©vident que Berger avait d√©couvert quelque chose de monumental, et que son √©quipe ne serait pas suffisante pour analyser l’√©norme quantit√© de fossiles contenus dans la grotte.

Berger lan√ßa alors un appel sur Facebook et engagea de nouvelles recrues. La nouvelle √©quipe fut rapidement form√©e, compos√©e de jeunes scientifiques en d√©but de carri√®re issu de diverses sp√©cialit√©s. Ils furent r√©partis en groupes travaillant sur diff√©rentes parties des corps : un groupe pour la hanche, un pour le thorax, un pour le membre sup√©rieur, etc. Apr√®s un temps d’√©tude sur les parties du corps s√©par√©es, les diff√©rents groupes commenc√®rent √† communiquer entre eux, tentant de d√©voiler l’ensemble du tableau :¬†H. naledi¬†commen√ßait √† r√©v√©ler ses secrets.

Morphologie de Homo naledi

  1. naledi¬†semble √™tre une esp√®ce tr√®s particuli√®re, pr√©sentant des traits √©voquant les premiers hominid√©s, comme¬†Australopithecus, et d’autres √©voquant les membres du genus¬†Homo.¬†Cette mosa√Įque anatomique n’est pas une nouveaut√©, certaines esp√®ce d’hominid√©s tels¬†A. sediba¬†sont des exemples connus de ce type de profil. Les √©tudes men√©es par Berger indiquent que¬†H. naledi¬†partage trois grandes caract√©ristiques avec le genus¬†Homo¬†:

РLocomotion : Cet animal possède de longues jambes, des insertions très marquées pour le gluteus maximus (muscle grand fessier) indiquant un muscle puissant, et des cheville et pieds similaires à ceux des humains.

– Manipulation :¬†H. naledi¬†pr√©sente des aspects similaires avec le genus¬†Homo¬†dans la morphologie du poignet, du pouce et de la paume de la main. Les os des doigts sont cependant courb√©s d’une mani√®re inconnue jusqu’a pr√©sent. Les insertions musculaires sur les os du pouce indiquent que cet animal avait une tr√®s forte poigne et √©tait probablement un bon grimpeur.

– Mastication : Les 150 dents retrouv√©es sur le site sont relativement petites, comme celles des autres membres du genus¬†Homo, et le profil de la m√Ęchoire ne montre pas une capacit√© de mastication puissante comme celle d’Australopithecus.

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Sp√©cimen de squelette de¬†H. naledi, issu de l’article de Berger sur eLife

D’un autre c√īt√©, la forme du bassin, les √©paules et la cage thoracique √©voquent ceux d’Australopithecus.¬†H. naledi¬†serait un bien √©trange animal, apte a la marche longue distance – l’une des caract√©ristique d√©finissant le genus¬†Homo¬†– tout en √©tant un bon grimpeur. Si ces fossiles avaient √©t√© trouv√©s dans un endroit moins isol√© et pr√©serv√©, les pal√©oanthropologues auraient pu sp√©culer qu’ils appartenaient √† deux esp√®ces diff√©rentes.

  1. naledi¬†√©tait un hominid√© se tenant debout, mesurant environ 150cm pour un poids moyen de 45kg. Son volume c√©r√©bral, estim√© entre 450 et 550 centim√®tres cubes, est comparable √† celui de¬†Homo erectus, l√©g√®rement sup√©rieur √† celui d’un chimpanz√©.

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Reconstruction de¬†Homo naledi¬†a partir des ossements, par le pal√©oartiste John Gurche. Cette image provient du num√©ro d’octobre de National Geographic.

L’√©quipe du professeur Berger a √©galement mis en ligne les scans et mod√®les 3D des fossiles sur une base de donn√©es publique. Par cons√©quent, ceux d’entre vous pouvant acc√©der √† une imprimante 3D pourront cr√©er leurs propres mod√®les de fossiles de¬†H. naledi¬†! Ces scans sont disponibles¬†ici.

Le meilleur est à venir

Deux grandes questions demeurent sans r√©ponse : quel √Ęge ont ces fossiles, et comment les squelettes de 15 individus se sont ils retrouv√©s dans un endroit aussi isol√© ?

Tant qu’une datation n’est pas men√©e √† bien, ces fossiles ne r√©v√®lent pratiquement rien de l’√©volution des hominid√©s. Pour l’instant, il est possible que¬†H. naledi¬†soit un anc√™tre des premiers hommes, ou il pourrait avoir √©t√© un de leurs contemporains. L’argile entourant les ossements les a remarquablement pr√©serv√©s, mais rends la datation √† partir de l’environnement impossible. Et puisque le processus de datation des os eux-m√™mes implique la destruction de l’√©chantillon, l’√©quipe du professeur Berger doit d’abord terminer de d√©crire et caract√©riser les fossiles.

Les sp√©culations actuelles donnent un √Ęge d’environ 2 million d’ann√©es √†¬†H. naledi¬†en tant qu’esp√®ce. La population de la grotte Dinaledi pourraient √™tre plus r√©cents. Les donn√©es issues de la datation des fossiles permettront de confirmer cette hypoth√®se, pla√ßant¬†H. naledi¬†entre¬†H. habilis¬†et¬†H. erectus, ou nous am√®neront a repenser ce que nous pensions savoir de l’√©volution humaine, qui pourrait √™tre moins lin√©aire et plus buissonnante.

La question de savoir pourquoi 15 H. naledi se trouvaient dans cette caverne est également épineuse. Plusieurs explications possibles ont été considérées, mais aucune ne semble convenir. La dernière hypothèse restante serait, quand à elle, révolutionnaire.

Aucune indication d’un passage direct ou d’un acc√®s plus facile vers la surface n’a pu √™tre trouv√©, pas plus que des preuve qu’un tel acc√®s aurait exist√© puis disparu, nous pouvons donc sp√©culer que l’acc√®s √† la chambre Dinaledi √† toujours √©t√© aussi difficile qu’il l’est de nos jours.

Occupation¬†: Cet endroit n’√©tait pas un campement d’aucune sorte. L’endroit n’est absolument pas pratique pour la survie, et un groupe humain de cette taille occupant un endroit pendant une dur√©e prolong√©e aurait laiss√© des traces, tels que des tas de d√©bris comme on peut en trouver sur les sites de peuplement connus. Rien de cela n’a pu √™tre trouv√© dans la chambre Dinaledi. La seule chose qui se trouvait dans la caverne √©taient les os de¬†H. naledi¬†ainsi que les ossements de quelques rats et oiseaux.

Transport par l’eau¬†: L’analyse des s√©diments pr√©sents dans la caverne permet d’√©liminer l’hypoth√®se selon laquelle les corps auraient √©t√© transport√©s par un flux d’eau durant une inondation jusqu’a la chambre Dinaledi.

Accumulation par un pr√©dateur¬†: Les corps n’ont pas √©t√© train√©s dans la chambre Dinaledi par un pr√©dateur. Aucun signe de restes de carnivore, ou de proies potentielles autre que¬†H. naledi¬†n’a pu √™tre trouv√©. De plus, aucune trace de dent, ou d’une quelconque violence ne peut √™tre observ√© sur les os.

Pi√®ge mortel¬†: Le sc√©nario dans lequel un groupe d’H. naledi¬†aurait √©t√© pi√©g√© dans la caverne durant un √©v√®nement catastrophique parait peu probable : pourquoi ces animaux auraient-ils choisi de se r√©fugier aussi profond√©ment dans la caverne, dans le noir complet ? De plus l’analyse des s√©diments montre que l’accumulation des fossiles s’est faite sur une p√©riode de temps prolong√©e, ce qui exclut l’hypoth√®se d’un √©v√©nement unique.

Quelle hypoth√®se permettrait de rendre compte de la pr√©sence de 15 squelettes dans une cave isol√©e du monde ext√©rieur, d√©pos√©s sur une p√©riode prolong√©e, sans aucun signe de violence, aucun signe d’occupation de la cave, aucune trace d’un quelconque autre animal, rien d’autre que¬†H. naledi¬†?

Tout semble indiquer une action d√©lib√©r√©e de¬†H. naledi. Il est possible que cet endroit soit un tombeau. Par le pass√©, des tombeaux ont pu √™tre attribu√© √†¬†Homo sapiens¬†et m√™me √† l’homme de N√©anderthal. Le plus ancien tombeau confirm√©, dat√© √† environ 100 000 ans, a √©t√© d√©couvert en Isra√ęl, dans la caverne de Tabun.

Mais ce que nous consid√©rons ici est un tombeau datant potentiellement d’il y a 2 million d’ann√©es. Ce serait quelque chose de tr√®s, tr√®s nouveau. Si nouveau que l’√©quipe de Berger, qui √©tudie tr√®s s√©rieusement cette hypoth√®se, se refuse √† prononcer qu’il pourrait s’agir d’un tombeau avant d’en avoir la totale certitude.

Ce n’est cependant pas impossible. Les primates modernes, en particulier les chimpanz√©s, comprennent le concept de mort. Des comportement de deuil ont pu √™tre observ√©s chez¬†Pan troglodytes, et bien que le d√©placement ou l’enterrement des corps n’ait jamais √©t√© observ√©, cela est probablement du au fait que cette pratique n’a pas beaucoup de sens pour une population qui, comme les chimpanz√©s, ne reste jamais longtemps au m√™me endroit. Dans le cas d’une population vivant dans un campement, des pratiques fun√©raires sont bien plus logiques.

Il est possible que sous nos yeux se d√©roule l’histoire d’un petit hominid√© primitif se d√©barrassant volontairement de ses morts, de mani√®re r√©p√©t√©e, en les d√©posant dans une chambre sous-terraine. Pour cela, ils ont du ramper dans des passages √©troits, grimper cette cr√™te nomm√©e « le dos du dragon », puis faire passer le corps par l’ouverture de 18cm de large du puits de 12 m√®tres de long d√©bouchant sur la chambre Dinaledi, avec pour seul moyen de s’√©clairer des torches. Il y a quelque chose de tr√®s humain dans cette fa√ßon de prendre des risques et de d√©ployer de tels efforts pour placer les corps des siens dans un endroit recul√© ou rien ne pourra les atteindre. Cette vision quelque peu romantique inspire d√©j√† les artistes.

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Vue d’artiste de¬†Homo naledi¬†d√©posant ses morts dans la caverne Dinaledi, par Jon Foster.

Des hypoth√®ses plus exotiques et moins cr√©dibles ont vu le jour sur la toile, parmi lesquelles « la chambre Dinaledi est la premi√®re prison du monde ». Si je devais ajouter ma propre hypoth√®se folle √† cette liste, je dirais qu’il s’agissait de sacrifices rituels, dans lesquels des individus choisis √©taient enferm√©s dans la caverne pour apaiser Gaia. Libre √† vous de cr√©er vos propre th√©ories dans les commentaires !

Je suppose qu’il y a deux morales √† cette histoire : si vous ne trouvez pas ce que vous cherchez lors de votre premi√®re recherche, cela peut valoir le coup de r√©essayer, et si vous voulez aller d√©terrer des fossiles d’hominid√©s dans des endroits recul√©s, vous feriez mieux de commencer √† suivre les pal√©oanthropologistes sur Facebook !

 

Sources :

Berger¬†et al.,¬†« Homo naledi, a new species of the genus Homo from the Dinaledi Chamber, South Africa » eLife 2015 http://elifesciences.org/content/4/e09560

Dirk¬†et al.,¬†« Geological and taphonomic context for the new hominin species Homo naledi from the Dinaledi Chamber, South Africa » eLife 2015 http://elifesciences.org/content/4/e09561

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« Une r√©volution contre l’infertilit√© Reportage photo de la superlune »

Pan Paniscus

Msc in Biochemistry and Biophysics

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